31/10/19

Perdue, je me noie dans l’incertitude. Mon avenir et mes projets se mélangent et se bousculent dans ma tête, ne sachant plus quoi est ma priorité. Ma tête travaille sans efficacité, si bien que mon corps ne répond plus. J’ai besoin de travailler, j’ai besoin de me reposer. L’épilepsie et mon mal-être ont foutu un sacré chantier sur ma route devenue rocailleuse, mais l’équitation me permet de la survoler et d’atteindre les cieux avant de retomber. Aïe, la chute est brutale.

Alors, que dois-je faire ? Devrais-je arrêter mes études et prendre le risque de ne plus pouvoir financer ma passion ? Ou devrais-je continuer à étudier sans âme et mettre mon bonheur entre parenthèses ? Comment puis-je prétendre soigner les gens alors que je ne me soigne pas moi-même ?

Depuis gamine, je m’afflige une discipline de fer. Maintenant adulte, j’exprime mon ras-le-bol, peut-être enfoui depuis des années avant d’émerger. Ma patience était nourrie par l’espoir d’avoir une vie meilleure, mais aujourd’hui elle ne l’est pas car j’ai déclenché un processus d’auto-destruction. L’équitation ralentit ce processus, mais n’inverse pas la tendance. Où est le code ? Ah oui, c’est moi. Il faut que je prenne une décision avant que la bombe n’explose.

Amy C.

05/10/19

C’est avec des maux de tête, une grosse fatigue et un sentiment de frustration que je me lève ce matin. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi mal. Je me force à aller faire les courses pour le week-end. En attendant l’ouverture du supermarché le plus proche de mon école, j’appelle le centre équestre où je devais faire ma rentrée, après deux mois sans être montée à cheval. Au bout du fil, je reconnais la voix de l’un de mes moniteurs préférés. Je lui annonce que pour le moment je ne peux monter et que je ne serai pas présente pour ma reprise prévue en fin d’après-midi.

Encore une fois, j’ai voulu faire l’autruche, oublier que mon épilepsie pouvait parfois m’empêcher de monter, suivre mes cours, poursuivre mes activités… Il y a des moments où je me demande qui est le plus handicapant entre ma déficience visuelle et l’épilepsie. Celle-ci s’est de nouveau manifestée, après des mois d’absence. J’enchaîne des séries de crises depuis hier, ce qui m’a valu un petit tour aux urgences après avoir tenté de rester au Salon de la Rééducation et de la Kinésithérapie à Porte de Versailles. Obstinée comme j’étais et prétextant que tout allait bien, je ne facilitais pas le travail des secouristes qui souhaitaient prendre mes constantes et m’emmener à l’infirmerie. Il a fallu l’intervention des pompiers après une troisième crise pour m’obliger à quitter le Salon. J’ai eu la chance d’être accompagnée d’une superbe camarade qui a su prendre soin de moi et me résonner. Je comprends que j’ai besoin de repos et que je dois éviter les risques de chute. J’étais prête à annuler tout ce que j’avais prévu ce week-end, mais pas l’équitation. J’ai pris une claque quand l’urgentiste a énuméré les sports à éviter. Évidemment, je savais déjà tout ça, mais encore une fois j’avais du mal à comprendre que je suis humaine et que je ne suis pas à l’abri d’un accident.

Après les courses, je m’endors et me réveille au milieu de l’après-midi. En désactivant le mode « avion » de mon téléphone, je reçois un nouveau mail de Julien : nous avons commencé à planifier les prochains stages et compétitions. Avec un pincement au cœur, je lui explique que ce ne serait pas possible pour moi de monter à cheval si mes crises ne s’atténueraient pas. Je laisse cette inquiétude dans un coin de ma tête pour me replonger dans mon sommeil. On verra bien ce que nous réserve l’avenir.

Amy C.

26/09/19

Aujourdhui, je présente le thème de mon mémoire de fin d’étude à l’ensemble de ma promotion et à l’une des coordinatrices de mon école de masso-kinésithérapie. J’y réfléchis depuis l’an passé, tergiversant entre plusieurs thèmes. Ce n’est que lundi que je me décide à présenter « Les pathologies chroniques rencontrées chez les cavaliers de haut niveau » et à préparer une fiche et mon oral de présentation. Sans les encouragements précieux de l’une de mes bonnes amies, je n’aurais pas pris la peine de commencer mes recherches à ce sujet. Encore une fois, j’avais laissé la peur dicter ma décision : je craignais que mon thème ne soit accepté, et dans le cas contraire, l’idée d’avoir comme directeur de mémoire le prof que je n’appréciais guère me terrorisait : nos directeurs sont attribués en fonction de nos thèmes, et le prof en question travaille à l’INSEP*.

Afin d’éviter que mon stress n’atteigne son paroxysme, je décide de passer après le premier oral d’un camarade. Je tends ma fiche à notre coordinatrice. Debout, mes notes entre les mains, je me cache à moitié derrière mes feuilles et essaie d’ignorer mes tremblements. Pourquoi ai-je choisi ce thème, qu’est-ce qu’il m’apporte sur un plan personnel, qu’est-ce que je peux apporter à la profession… J’optimise bien les cinq minutes accordées. S’ensuit dix minutes de questions-réponses avec mon audience. À la fin de cet échange, je comprends que je dois cibler mon travail, trop vaste pour un mémoire, à mon grand regret. Je m’oriente donc vers la prévention des lombalgies chez les cavaliers de haut niveau. Me connaissant, je changerais peut-être d’avis. Après tout, j’ai jusqu’à fin 2020 pour me décider…

Amy C.

*Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance

19/09/19

Bon. Le ridicule ne tue pas. Aujourdhui, je me sens particulièrement fatiguée. Je décide donc de faire une sieste après ma journée de cours. Mauvaise decision : j’oublie mon rendez-vous chez la psychomotricienne. Je m’en rends compte dès mon réveil. Je rallume mon téléphone, m’attendant à recevoir un appel manqué et un message vocal sur mon répondeur. C’est finalement un texto que je reçois pour m’informer que la psychomotricienne m’attendait. Je réponds en lui présentant mes plus plates excuses et pour convenir d’une autre date. Je me sens honteuse, c’est bien la première fois que j’oublie un rendez-vous. Tant pis,, le travail sur mon stress attendra.

J’essaie de me motiver à passer le reste de la soirée à réviser, mais ma fidèle amie Motivation n’est pas au rendez-vous. Faut dire qu’elle me pose régulièrement des lapins ces derniers mois. Je me mets donc à écouter de la musique en rangeant ma chambre et consulter les actualités sur mon smartphone. Je laisse échapper un soupir quand j’ouvre la page de Grand Prix, annonçant un nouveau décès, celui d’une jeune cavalière normande d’endurance. Cette fois-ci, je ne laisse pas le doute m’envahir et me décourager. Oui, l’équitation fait partie des sports les plus dangereux, mais non, je n’y renoncerai pas.

Amy C.

16/09/19

C’est parti pour une nouvelle semaine de cours. Sur le trajet qui m’emmène à l’école, je pense à mon évolution de cavalière. Étant donné que j’ai commencé l’équitation l’an dernier, cʼest peut être un peu tôt pour parler d’évolution. Cependant, tellement de choses se sont passées en si peu de temps. Jamais je n’aurais cru pouvoir monter à cheval un jour, encore moins faire des concours. D’ailleurs, pourquoi concourir ? Comme me l’a fait remarqueru Julien, je n’ai pas l’âme d’une compétitrice et je dois apprendre à m’être mon cheval et moi en valeur. De plus, c’est Julien qui m’a poussée à m’inscrire dans un club pour pouvoir monter régulièrement et avoir le niveau nécessaire pour concourir. Je pense que sans lui l’idée n’aurait pas germée dans mon esprit, que je serais restée dans ma zone de confort et que je n’aurais pas pris mon courage à deux mains pour oser me présenter à un concours. Je me souviens avoir longtemps hésité quand des monitrices de mon club m’encouragaient à participer à des compétitions.

Alors, pourquoi ? Prouver à moi et à ma mère que je suis capable d’accomplir quelque chose dans ma vie, à travers une activité que j’aime. Quand je regarde une vidéo de moi à cheval, j’imagine toujours que ma famille la voit également. Je ne veux pas de félicitations ou de commentaires, je souhaite juste qu’elle voit ce que fait le vilain petit canard. La compétition me motive à me dépasser, mais surtout à effectuer un travail mental énorme sur moi-même. J’ai besoin de changer pour vivre plus sereinement. Le sport de compétition oblige aussi à se canaliser, à être réactif et apprend à faire abstraction des parasites qui peuvent perturber la performance. Ce qui me plaît également c’est la relation qu’on instaure avec notre monture. Une belle performance résulte en partie de l’entente entre les deux coéquipiers. Enfin, montrer sur les terrains de concours l’équitation sensitive prônée par Julien et son association est quelque chose qui me tient vraiment à cœur. Cette façon de monter mérite d’être connue et d’avoir plus de reconnaissance.

Amy C.

13/09/19

Après m’être bourrée la tête de neuro-anatomie, je me rends chez la psychomotricienne. Comme depuis le début de la semaine, je n’ai pas le temps de manger et me poste devant le bureau. Les deux minutes d’attente ont suffi à me rendre anxieuse sur ce qui m’attend derrière cette porte. C’est la deuxième séance, celle du bilan initial.

La psychomotricienne m’invite à entrer puis m’explique le déroulé de la séance. Elle réussit à me rassurer. J’espère qu’elle trouvera l’origine de mon problème d’orientation dans l’espace. Le bilan commence : je passe haut la main les premiers tests d’orientation et de mémorisation. L’un d’eux consiste à atteindre un point B avec pour contrainte des nombres de pas imposés, ce qui me fait penser aux exercices de foulées. C’est sur le dernier test, qui combine projection dans l’espace et mémorisation, que mon problème se révèle. Je tombe de haut quand la professionnelle m’apprend que mes difficultés ne sont dues à un manque d’exercice de mon cerveau, mais au stress. En effet, d’après elle, je présente de bonnes aptitudes, mais le stress vient parasiter ma mémorisation dès que je me sens en difficulté et me paralyse. Mon manque de confiance en moi prédomine sur ma capacité à mémoriser un parcours d’obstacles. Je laisse une larme s’échapper : c’est une larme de colère et de tristesse, une larme qui exprime mon ras-le-bol. Oui, j’en ai marre qu’on me répète la même chose, qu’on me dise que mon problème, c’est le stress. Celui-là me suit partout, que ce soit dans ma scolarité, mes activités et dans ma vie personnelle.

La psychomotricienne me demande si je connais l’origine de ce mal, je lui réponds oui. Elle me propose donc de baser les prochaines séances sur de la relaxation, et de voir un psychothérapeute. Mon manque de confiance en moi est maladif et j’essaie de le combattre depuis l’enfance. Je le considère comme un handicap avec lequel je me suis construite. Il est si bien ancré que j’ai mis du temps à comprendre qu’il était responsable de beaucoup de mes problèmes, à la fois physique, mental et social. Amy, arrête de t’inventer des causes, ton ennemi numéro 1 est en face de toi.

Amy C.

10/09/19 (Hommage à Thaïs Meheust)

Aucune productivité. Aucune motivation. Depuis le week-end dernier, j’enchaîne les mauvaises nouvelles : entre mon ordinateur qui ne fonctionne plus alors que je dois rendre un devoir, les galères administratifs et le médecin qui ne m’autorise plus à pratiquer l’un de mes sports cette année, j’ai le moral dans les chaussettes. Je me sens triste, bien triste depuis que j’ai appris le décès de Thaïs Meheust dans les médias, ce week-end. Cela fait trois jours que j’y pense. C’est dingue, je n’ai jamais entendu parler d’elle avant ce dimanche, mais sa mort m’attriste et occupe mes pensées. C’était une jeune française de 22 ans, passionnée de concours complet et ayant remporté plusieurs médailles au niveau national et international. Elle est décédée après une chute sur un parcours de cross. Les hommages se multiplient sur les réseaux sociaux : souriante, ambitieuse, sympathique, talentueuse, pétillante sont des adjectifs qui la qualifient. Après Iona Sclater, le complet emporte une autre de ses adeptes en moins d’un mois. Thaïs, qui avait déjà accompli de beaux exploits dans sa courte vie, avait encore plein de projet en tête. Mes larmes coulent quand je regarde une vidéo « hommage » où elle exprime son désir de participer au Jeux Olympiques de 2024. Je pense à ses chevaux qui ne la verront plus, à son équipe, mais surtout à sa famille et proches en deuil qui ont eu la chance de côtoyer une si belle personne. J’aurais aimé la suivre sur les réseaux sociaux où elle partageait son quotidien et ses conseils, d’autant plus qu’elle était à peine plus âgée que moi et aimait la même discipline. Je pense que n’importe quel cavalier de concours aurait aimé avoir un parcours aussi louable que le sien. Après un moment de doute et de remise en question, l’histoire de Thaïs me donne, étonnamment, l’envie de progresser à cheval et ne pas laisser mes craintes et problèmes de santé me barrer la route. Championne, merci pour ton parcours, ton exemple, tes exploits. Repose en paix Thaïs.

Amy C.

06/09/19

Artiste : Yuuya Ponta

En ce début de vendredi après-midi, je quitte ma petite chambre étudiante pour retourner dans mon appartement, le temps d’un week-end. Pendant mes deux heures de trajet, j’essaie de prendre de l’avance sur mes révisons, mais mon esprit n’est pas prêt à coopérer. En effet, je pense à mon rendez-vous que j’ai eu ce matin avec une psychomotricienne pour trouver une solution à mon problème d’orientation dans l’espace. Ce problème ne date pas d’hier, et je pensais pouvoir le régler seule. Enfin, disons que je ne faisais pas vraiment d’effort pour améliorer mon sens de l’orientation et préférais me plaindre plutôt qu’agir. Heureusement, Julien m’a fait comprendre que mes difficultés lors des parcours d’obstacles n’étaient dus à ma technique, mais à mon mauvais sens d’orientation. C’est dingue, il a fallu que ce dernier est un impact négatif sur mon activité favorie pour que je décide de consulter un spécialiste. J’espère que le temps que je consacrerai aux séances de psychomotricité ne sera pas perdu, et qu’il m’aidera à m’améliorer non seulement à cheval, mais aussi dans la vie de tous les jours. Inutile de préciser tout le temps que je perds en essayant de retrouver mon chemin dans des lieux que je ne connais pas… Affaire à suivre.

Amy C.

05/09/19

Enfin un moment de libre. Je profite de cet instant de détente pour écrire ces quelques lignes, avant de replonger dans mon travail scolaire. J’entame ma quatrième et avant-dernière année d’étude. Le programme sera particulièrement chargé cette année. Mes études sont ma priorité, mais je me pose des questions concernant mon activité équestre : je suis prête à faire beaucoup de concessions, mais pas à laisser l’équitation de côté. Cette année 2019-2020 marquera mon début sur les terrains de concours avec Julien, et je compte bien m’y investir et fournir les efforts nécessaires. Mon objectif premier n’est pas de remporter une médaille, mais de rendre fier Julien et faire honneur à son enseignement. Ce serait une façon de le remercier pour tous les week-ends qu’il m’accorde et pour l’aide sportive et surtout psychologique qu’il a su me donner.

Cependant, si je veux concilier études, équitation, travail et mes autres activités, je dois sérieusement faire un travail sur mon organisation. En effet, jusqu’à cette fameuse année 2018, j’ai toujours su gérer mon temps, avant que je ne ressens le besoin de me diversifier et sortir la tête de mes bouquins d’anatomie. Il n’y a pas un seul jour où je ne pense pas à la discussion que j’ai eu avec deux coordinatrices de mon école lors d’un examen oral : ces dernières m’expliquaient que je peux faire tous ce que j’entreprends à condition d’être organisée. Cette pensée me réconforte qu’à moitié car malheureusement, je dois aussi prendre en compte mon état de santé qui m’oblige à ralentir.

Bref, je me pose beaucoup de questions en ce début d’année scolaire. Arriverai-je à accorder du temps pour tout ce que j’aime ? À progresser dans ma pratique équestre ? À préserver ma santé physique et mentale malgré mes ambitions ? Ce qui est sûr, c’est que ma vie ne sera pas un long fleuve tranquille.

Amy C.

07/07/19 (Flashback)

Tableau peint par helene62

Dernier jour à Bourges. Après avoir descendu les valises et la literie, les « expérimentés » se dépêchent d’avaler leurs petits déjeuners. Toujours aussi pressée d’être avec les chevaux, je finis la première et enfile mes bottes. Nous devons préparer nos chevaux avant de travailler au manège, pendant que les « débutants » ont droit à un peu plus de temps pour manger. Marie leur présentera la deuxième partie de son cours théorique commencé la veille.

Dans le manège, j’expérimente pour la première fois le travail à la longe. Suite à cet exercice qui nous a bien épuisés, nous allons chercher et préparer d’autres chevaux.

Je demande à Julien de monter de nouveau la jument grise de la veille, en lui expliquant qu’elle me mettait en confiance et que je ne me suis jamais sentie aussi à l’aise. De plus, Julien me reprochait souvent d’être trop dure avec moi-même et de ne pas reconnaître mes qualités à cheval. Comme hier avec mon amie, je prends le risque de lui dire que j’étais fière du travail accompli sur mon mental, il m’en félicite. Oui, c’est une prise de risque : je déteste me livrer car certains peuvent utiliser nos faiblesses comme une arme pour nous atteindre. Auprès de Julien, je me suis dit que mes ressentis étaient à l’abri…

Dans la carrière, je retrouve la même sensation de plaisir avec la jument. Encore une fois, je me détends et la laisse prendre de la vitesse au galop. Je me surprends même à prendre plaisir à sauter les barres. Il y a quelques semaines, je ne voulais plus entendre parler d’obstacles. Une bulle se forme autour de la jument et moi, je suis dans mon petit monde. Je profite pleinement de cet instant avant que Julien me ramène les pieds sur terre. Je prends ces remontrances comme une gifle : il me reproche de ne pas être attentive, d’ignorer ses exercices, d’abuser des obstacles, de monter « comme une gosse sur le cheval de chez Carrefour »… Et il en rajoute une couche : une fois les cavaliers réunis près de lui, il évoque ma mauvaise technique, contraire à l’équitation sensitive qu’il prône. Même si je souhaite qu’un trou apparaisse afin de disparaître dedans, j’avoue que ne pas reconnaître ces actes serait faire preuve de mauvaise foi. Julien finit de m’achever en m’accusant d’avoir administré un coup de talon à ma monture. Le pire arrive : il n’hésite pas à évoquer devant tous la conversation que nous avons eu plus tôt, sans même s’adresser à moi directement. Il raconte que je ne devrais pas me sentir aussi contente de moi. « Mec, ça fait plus d’un an que tu me dis le contraire », me lamente-je dans ma tête. Je pense que c’est une façon pour lui de me faire prendre conscience de ma bêtise. Si c’est le cas, il n’était pas obligé de se montrer aussi désagréable et de reprendre mes paroles pour me piquer. Le supolice se termine. Nous mettons pieds à terre. Je me dépêche de retrouver Julien près de la sortie, avant que les autres ne s’y approchent. Je me défends d’avoir frappé la jument. Il m’explique qu’il voulait exagérer les faits pour montrer qu’utiliser les jambes est contraire à son enseignement. « Sauf que c’est difficile de faire autrement quand c’est ce qu’on nous enseigne chaque semaine », réplique-je, en faisant référence à mon club.

Le moral dans les chaussettes, je douche et ramène la jument au box, en attendant son retour dans le près. Face à moi, elle s’amuse à reproduire mes déplacements en miroir. Je ne sais pas si je me trompe, mais je crois que nous avons développé une belle complicité au cours de ce week-end, et je ne suis pas la seule à l’avoir remarquée. Je n’aurai pas l’occasion de la remonter. Ainsi, je passe beaucoup de temps avec elle. Je n’oublierai jamais cette grise qui m’a aidée à retrouver ma confiance à cheval et à découvrir de nouvelles sensations.

L’heure du déjeuner approche. Je n’ai pas autant d’appétit que la veille. J’aide à mettre la table et part observer le cours des « débutants ». Je souris quand je vois les cavalières se suivre sur leurs petits chevaux et pousser des petits cris d’étonnement quand leurs montures partaient au trot. Je trouve ce tableau adorable. Le seul cavalier des « débutants » est le seul à galoper. Je le félicite. Il avait déjà acquis une petite expérience de l’équitation. Je me souviens de son premier galop, environ un an auparavant. Il était tellement à l’aise. J’étais ébahie et avais ressenti, aussi, une petite pointe de jalousie. Mon premier galop n’était pas aussi beau !

Je m’installe dans l’un des hamacs près de la table. Un cavalier me rejoint. Il était présent lors de la fameuse chute. Lui et moi avions déjà discuté de ce sujet durant le trajet. Il n’avait pas eu de nouvelles de moi depuis l’incident. Face à son inquiétude, je lui avais exposé les raisons. Je profite que nous sommes seuls pour répondre à ses interrogations.

Le reste du groupe nous rejoint. Après le déjeuner, je pars observer un poulain et sa mère. C’est la première fois que j’en vois un pour de vrai. Enfin, voir est un grand mot : le poulain est allongé et m’est peu visible. Je retourne dans le hamac et pique du nez. Pendant ce temps, chacun vaque à ses occupations : certains restent à table pour discuter, d’autres vont à la piscine. Julien joue de la guitare et sa femme est allongée dans l’herbe.

Cet après-midi, le groupe partira en balade dans les alentours. Les « débutants » sont les premiers à y aller. Nous reformons les binômes de la veille afin de les aider à préparer les chevaux. Je me sens encore moins à l’aise qu’hier : j’ai appris quelques instants plus tôt que ma binôme s’est montrée désagréable envers mon amie, qu’elle avait refusé de participer à un cours et qu’elle faisait preuve de mauvaise foi. Je ressens un sentiment d’injustice en pensant aux personnes qui auraient voulu être à sa place et participer à ce stage.

Une fois ma binôme en selle, je m’éloigne. Pour sécuriser les cinq « débutants », Julien reste à pied, seconder de Marie. Quarante-cinq minutes plus tard, arrive notre tour. Je monte la petite jument de la veille et ferme la marche. Julien est en tête, à cheval cette fois-ci et sans Marie. Nous partons au pas, puis alternons les trois allures. Contrairement à hier, j’apprécie pleinement la vivacité de ma monture et le galop dans ces grands étendus d’herbes. Je n’arrive pas à contrôler mon rire à chaque fois qu’on part au galop. Je rie tellement fort que je me déséquilibre sans cesse. Bon sang, qu’est-ce que je suis bien ! Galoper à toute vitesse devant des paysages aussi magnifiques est juste magique.

À mon grand regret, nous retournons à l’écurie. Là, Julien m’annonce qu’il ne peut pas m’accueillir en août pour mon stage. Il doit remplacer un moniteur dans un haras sur Bordeaux. Voyant ma mine déconfite, il me propose d’y monter si je prévois des vacances à proximité. Pensant qu’il plaisantait, je lui réponds non. Un cavalier ayant entendu notre conversation me dit que je devrais sérieusement réfléchir à cette proposition.

Les « débutants » sont prêts à quitter le séjour. Je ne peux pas en dire autant pour nous. Étant les derniers à revenir de la balade, il nous reste peu de temps pour se doucher et s’habiller avant l’arrivée des taxis. Nous ne pouvons emprunter que les douches extérieurs, et il y en a que deux. Mon amie et moi s’y précipitons dès la sortie d’un de nos camarades. Mon amie est la première à avoir fini. L’organisatrice l’aperçoit et me prie de sortir à mon tour en m’annonçant que j’ai moins de temps que prévu : un cavalier ne s’est pas encore douché. Zut, j’ai pas fini de m’habiller. Je sors avec mes baskets blanches à moitié enfilées. Les lacets mouillés traînent dans le sable. Beurk. Les taxis arrivent au moment où je range mes affaires dans la valise. Remarquant mon stress et ma précipitation, une chauffeure me propose gentiment son aide que je refuse, irritée. Finalement, je suis la première à monter dans l’une des voitures, étant tout de même l’avant-dernière à avoir fini de me préparer. Je patiente le temps que les autres arrivent. Ça valait bien la peine de me bousculer, tiens. Je sors de ma bouderie quand j’aperçois Julien sortir de l’auberge. Il partira plus tard avec son épouse. C’est avec un grand sourire aux lèvres et des grands gestes de la main que je salue et remercie Julien et Marie pour ce stage loisir et collectif.

Sur le trajet du retour, je me félicite. Oui, malgré les points négatifs abordés par Julien, j’estime que j’ai fait un grand pas durant ce séjour, un pas essentiel pour envisager sereinement la suite : j’ai réussi à me délivrer d’une peur qui me paralysait et m’empêchait d’avancer. À mes yeux, cette victoire a plus d’importance qu’une médaille, ça n’a pas de prix.

Amy C