21/08/19

Aujourd’hui a lieu le championnat d’Europe de Para-Dressage en individuel, à Rotterdam. Étant abonnée à la chaîne YouTube de la Fédération Equestre Internationale, je saute sur la notification qui m’alerte de sa diffusion en direct. Je tombe sur la reprise d’une cavalière et essaie de déterminer la nature de son handicap. Les indications sonores m’indiquent qu’elle est peut-être mal ou non-voyante. Également déficiente visuelle, je ne peux m’empêcher de me questionner sur mon propre cas. Dans quelle catégorie devrais-je concourir ? Que ce soit dans le monde de l’équitation ou non, je n’ai jamais su me positionner car cet handicap ne m’empêche pas d’avoir une certaine autonomie : je vois suffisamment pour me déplacer sans aide le jour, mais pas assez pour me passer d’une canne blanche la nuit tombée. De plus, je reconnais plus les gens par leurs silhouettes, leur vêtements et leurs voix, plutôt que par les traits du visage.

Mon handicap ne se remarque pas aux premiers abords. Ainsi, beaucoup de personnes ne comprennent pas que je puisse parfois être en difficulté. C’était le cas pour quelques personnes de mon centre équestre, ce qui explique pourquoi je ne suis pas toujours à l’aise avec certains moniteurs. En même temps, je n’ai pas pris le temps de leur expliquer franchement mon problème de vue, je pensais que celui-ci passerait inaperçu. Cependant, la réalité est toute autre. Je faisais parfois face à des situations assez gênantes, où je ne pouvais pas cacher ce problème. Je peux citer les fois où on me surprenait en train de tâter le matériel de la sellerie, les fois où on me montrait du doigt un tracé que je n’arrivais pas à reproduire, ou encore les moments où je ne reconnaissais pas la cavalière qui m’avait prêté tel matériel… Je préférais donc me mettre en difficulté plutôt que de dévoiler mon handicap. Évidemment, mes tentatives de dissimulation n’étaient pas concluantes. Je qualifierais cet échec de positif et négatif à la fois. En effet, certains moniteurs se sont adaptés facilement afin de me permettre de faire le même travail que les autres, tandis que d’autres ont mis plus de temps à comprendre mes difficultés de vision. Je me demande même si ces derniers pensaient que je simulais mon handicap ou que je ne faisais aucun effort afin d’obtenir l’aide d’autrui. Cette idée me fend le cœur car je me sentais déjà extrêmement dépendante des moniteurs ou cavaliers qui me donnaient de l’aide. Je déteste être dépendante de qui que ce soit et même recevoir de l’aide. C’est idiot de penser ainsi car il n’y a rien de mal à obtenir un coup de pouce, au contraire, reconnaître ses propres limites est un comportement intelligent. Malheureusement, j’ai grandi avec l’idée que demander de l’aide signifierait que je ne suis pas capable de me débrouiller seule, et aujourd’hui j’ai du mal à me défaire de cette pensée négative.

Pourquoi ai-je voulu cacher ma déficience visuelle ? Mon parcours équestre est assez atypique : j’ai commencé l’équitation en mars 2018 avec Julien, dans ce même centre. Julien venait au club un ou deux jours par mois pour dispenser son enseignement autour de l’équitation sensitive et sans la vue. C’est dans ce contexte que je l’ai rencontré. Tombée amoureuse de ce sport, je décidai de m’inscrire aux cours débutants afin de monter à cheval chaque semaine. Ma progression m’a permis de valider mon Galop 2 durant l’été 2018, puis de monter avec les Galops 2 pendant deux mois avant qu’on m’ait proposé de rejoindre les Galops 3. Ainsi, en quelques mois je changeais plusieurs fois de niveaux et rencontrais de nouveaux cavaliers. À l’école, tous les regards se tournent vers le petit nouveau de la classe. J’étais le petit nouveau. Je ne souhaitais donc pas me faire remarquer davantage avec mon handicap et qu’on me stigmatise comme « l’handicapée », comme ce fut le cas durant ma scolarité.

Mon malaise face aux moniteurs s’est amplifié quand j’ai commencé à concourir : pour mon CSO, j’avais demandé, en amont, à plusieurs d’entre-eux si c’était possible d’avoir droit aux aides sonores, alors que moi-même je ne savais pas si les difficultés que j’ai eu lors d’un entraînement étaient dues à ma faible vision ou à mon manque d’expérience. On me proposa des solutions qui n’étaient pas adapter à ma situation : rappelons que je suis malvoyante, pas aveugle. Sous les conseils de Julien, je décidai de transmettre ses coordonnées aux organisateurs du concours afin de les aider à trouver une aide qui me conviendrait. Ce fut lors de mon passage le jour-J que je remarquai l’absence de l’aide en question. Heureusement, une monitrice fut présente dans un coin de la carrière pour veiller sur les concurrents de petits niveaux. Au moment de quitter la carrière, la monitrice me félicita et me fit comprendre que finalement, je n’avais pas besoin d’adaptation et que je m’en étais bien sortie pour un premier CSO,. Je me souviens avoir eu l’envie de lui répondre « C’est une blague ? ». Après la remise des prix, une autre monitrice m’interpella pour m’expliquer qu’elle avait reçu un mail de Julien et que ceci ne lui avait pas plu. Elle me reprocha de ne pas avoir parler de mon besoin d’adaptation et que je ne devais pas faire appel à un moniteur extérieur. Encore une fois, « C’est une blague ? » Je crois que je n’ai pas besoin de préciser que cette discussion à jeter un petit froid sur mes relations avec ce club…

Cette expérience me fait comprendre une situation inédite : soit je suis aveugle, soit je ne le suis pas. Voilà ce que je peux être aux yeux de la société qui a parfois du mal à comprendre qu’une personne malvoyante peut se balader avec une canne tout en consultant son téléphone. Désolée, Société, mais tu n’arriveras pas à me mettre dans une case.

Alors, handisport ou non ? Après le CSO et mon premier concours de dressage qui a eu lieu trois mois après, je ne trouve pas de réponse à cette question. Cependant, je suis sûre d’une chose : si je souhaite concourir avec les valides sans aides quelconques, je vais devoir redoubler d’effort, comme je l’ai fait en primaire, au collège et au lycée. Jusqu’à présent, réussir là où mes problèmes de santé ou mon handicap auraient pu me faire échouer, est ma plus grande fierté.

Amy C.

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